Introduction

Marcello Vitali-Rosati

Un bateau s’éloigne de la côte. Derrière lui, il laisse des maisons, clochers, châteaux d’eau, phares... toute une série d’objets reconnaissables lui permettant de savoir où il est et où il va : des amers. Mais en s’éloignant, le marin perd de vue tous ces repères. Les maisons puis les clochers disparaissent, enfin le profil même de la côte s’évanouit dans le bleu de l’horizon. Ne reste que la mer, uniforme, indifférenciée et en mouvement perpétuel. Ce manque de points caractérisés engendre une apparente déstructuration de l’espace : l’uniformité semble impliquer l’informe. On ne peut plus s’éloigner ou se rapprocher, aller ou venir, monter ou descendre : il n’y a plus d’espace, plus de territoire.

Le bateau fait quelques tours sur lui-même et le marin s’aperçoit qu’il ne peut plus rien faire ; tout est indifférent. Qu’il aille dans une direction ou une autre, vite ou lentement, qu’il s’arrête, à proprement parler il ne va et ne s’arrête pas puisqu’il n’a pas de point de repère pour juger de son mouvement.

La nuit tombe et cela aussi ne fait aucune différence car la vue ne peut rien. Seul un amer, un point difforme, peut structurer l’espace, le rendre hétérogène et permettre de retrouver un territoire à parcourir. Mais on ne voit que la mer, sans fin ni frontière.

Arrive l’aube qui laisse apparaître un point stable, fixe et extérieur au mouvement de l’eau. Le point d’où le soleil jaillit : le Levant, l’Orient. Un point stable. L’espace uniforme et informe, indifférencié et presque abstrait qu’était la mer reprend forme. Un avant et un arrière réapparaissent, d’où l’on peut aller et venir, s’éloigner et se rapprocher. L’espace a repris sa structure, un territoire a été reconstruit, grâce à l’Orient devenu visible : on s’est orienté.

Tout comme le marin qui ne voit plus la côte, nous sommes perdus dans le « Virtuel ». Concept omniprésent mais galvaudé, il nous a égaré. Nous sommes dans le virtuel et nous n’en voyons pas la fin. Nous devons désormais regarder tout autour, observer attentivement l’espace homogène dans lequel nous vivons afin de trouver un point de repère pour nous orienter dans le virtuel.

Pourquoi sommes-nous perdus ? Comment le virtuel devient-il un espace analogue à celui de la mer ouverte ? Où pouvons-nous trouver un point de repère ?

Les espaces du virtuel et de la mer ouverte sont comparables en plusieurs points. « Virtuel » est un concept très large. La vaste étendue qui le caractérise est homogène, sans point de repère visible et clairement posé. Plusieurs significations lui sont attribuées mais aucune n’est bien définie. Leurs frontières manquent de netteté. Comme des vagues, les différents sens s’entremêlent, empêchant d’en tracer un historique ou d’identifier leurs provenances.

Dans cette masse sémantique uniforme, le mot est employé dans des domaines très divers et il est difficile de savoir si ces emplois sont liés les uns aux autres. Ainsi, utilise-t-on virtuel en technologie — réalité virtuelle, rencontre virtuelle, opération virtuelle — et en physique — foyer virtuel, image virtuelle, travail virtuel — mais également en philosophie — à travers la question du réel et de l’actuel —, en cinéma et en littérature — pour parler de quelque chose d’imaginaire, de fictif ou de futuriste.

La masse informe des significations et des emplois rappelle la masse d’eau composant la mer : vaste, indifférenciée et impossible à structurer. Ce flou est amplifié par l’emploi de plus en plus commun du mot au quotidien : utilisé à propos et mal à propos, « virtuel », depuis une quinzaine d’années, est à la mode. Il acquiert ainsi de nouvelles significations, créées par des usages empiétant les uns sur les autres. Dans le domaine des nouvelles technologies, il devient synonyme de « numérique », apportant parfois une nuance négative en s’assimilant au fictif. Comme la mer autour du marin, le virtuel est tout autour de nous et nous sommes incapables d’en voir la fin.

S’ajoute également une crainte de la nouveauté caractérisant le domaine en question. Les nouvelles technologies ont engendré des changements sociaux et culturels évidents, face auxquels on ne sait comment se comporter. Plusieurs modèles se sont effondrés : le rapport au savoir et à la connaissance, le monde de l’information, les relations sociales, la constitution des communautés... Nos schémas d’interprétation ne fonctionnent plus, le monde ne se présente plus tel que nous le connaissions. Naturellement inquiets face au changement, nous sommes facilement convaincus qu’il serait mieux de revenir en arrière. Avant de chercher à le comprendre, nous sommes portés à critiquer ce nouveau panorama, dégénérescence qu’il faudrait combattre. C’est la peur de l’inconnu qui s’empare du marin. Loin de la côte à laquelle il est habitué, il pénètre dans la mer inconnue... donc hostile.

Une autre caractéristique rapproche virtuel et mer : le virtuel produit ce que l’on appelle habituellement une « déterritorialisation ». Il met en crise, au moins dans le domaine des technologies numériques, la notion d’espace telle qu’on la connaît : il n’y a plus de territoire. L’ordinateur déconstruit l’endroit où nous nous trouvons et nous projette ailleurs. Le lieu où nous sommes n’est plus structuré de la même manière : nous sommes ici et ailleurs en même temps. Trop souvent portés à réagir comme le marin qui perd la côte de vue, nous pensons que, puisque nous n’avons plus affaire à l’espace tel que nous le connaissons (notre côte, avec ses points de repères) il n’y a plus de territoire et, en fin de compte, plus d’espace. L’endroit où nous sommes semble abstrait, nous n’avons plus de prise sur lui. L’espace nous échappe, nous ne savons plus comment nous rapporter à ce qui nous entoure, nous sommes perdus. Pourtant le virtuel peut être lui aussi une source de connexion : il est l’eau qui relie les terres.

Enfin, le virtuel — comme la mer — est en mouvement. Il renvoie à quelque chose de dynamique, en perpétuelle évolution. Comme l’étendue salée, le virtuel est changeant, il modifie continuellement sa propre configuration. Voilà pourquoi nous « naviguons » dans le virtuel.

Où trouver un point de repère ? Quel peut être notre Orient ? Tel le marin, nous devons chercher autour de nous les objets immobiles sur lesquels structurer l’espace. Notre observation ne peut démarrer que par l’étude attentive des différentes significations du « virtuel ». Il faudra analyser ce qu’il peut signifier, ordonner les sens du mot, les classer afin de repérer quelque chose de stable. Nous commencerons par une analyse sémantique permettant de comprendre les définitions possibles du mot. Ensuite, nous verrons quels en sont les domaines d’applications.

Nous avons déjà noté que le mot virtuel est employé au moins dans deux champs différents : les domaines philosophique et technique. C’est évidemment par son usage de plus en plus répandu dans le domaine technique que le terme s’impose aujourd’hui. Mais cet usage est très récent comparé à la longue histoire du virtuel dans les traités de philosophie.

Un des premiers objectifs de ce livre sera de s’interroger sur ces deux emplois. En effet, il est difficile d’établir le rapport entre l’usage du mot virtuel dans les Technologies de l’Information et de la Communication (appelées dorénavant TIC) et son usage purement philosophique. La signification est-elle la même ? Si deux significations différentes il y a, sont-elles liées ? Et comment expliquer sa transposition de la philosophie aux TIC ? La compréhension de ce rapport nous permettra de saisir, dans les deux domaines, les enjeux de l’emploi du virtuel.

Commençons par nous interroger sur l’intérêt que le concept de virtuel peut avoir dans la spéculation philosophique. Le mot dérive de virtualis, une traduction latine du terme dunaton. La signification la plus simple de ce mot grec est « possible ». À partir d’Aristote, la philosophie s’est toujours interrogée sur la notion de possible et on peut affirmer que le possible est un des concepts clés de la réflexion philosophique en général. Aristote distinguait plusieurs significations de dunaton ; c’est pourquoi, pendant le Moyen-Âge, ses lecteurs ont eu l’idée de traduire le mot grec de différentes manières, selon la signification qu’il acquérait. Virtualis est ainsi un concept qui naît dans le cadre du débat autour de la signification de possible. On verra que l’idée du possible pose un certain nombre de problèmes et détermine une série d’apories. L’emploi du mot « virtuel » pourrai résoudre certains de ces problèmes en précisant la signification du concept de dunaton, en la spécifiant et la délimitant. Évidemment cela impliquerait de réinterpréter l’ensemble de la question philosophique autour du possible en donnant une nouvelle place à l’idée de virtuel. En d’autres termes, le mot « virtuel » pourrait servir à mieux organiser les trop nombreuses acceptions du concept de possible et pour résoudre, de cette manière, certains problèmes logiques liés à une notion d’autant plus complexe qu’elle est commune. C’est en effet le premier intérêt philosophique de notre concept, celui pour lequel il a été inventé.

Il est un second enjeu dans le domaine de la spéculation philosophique, beaucoup plus récent, créant un pont entre philosophie et TIC. Apparemment, comme rappelé brièvement, l’idée de virtuel à affaire à une déterritorialisation : une perte de l’espace tel qu’on le connaît. Le virtuel nous égare parce qu’il nous projette dans un espace où il n’est plus possible de se situer, de se placer.

Or, une importante partie de la philosophie du XXe siècle, et notamment celle développée à partir de la réflexion d’Edmund Husserl, a fondé son originalité sur l’idée d’une situation concrète dans l’espace et dans le temps de la pensée. À partir de l’idée heideggérienne d’Être-là, jusqu’à la notion de Chair chez Merleau-Ponty, cette approche philosophique a essayé d’arracher la pensée de l’abstraction dans laquelle elle était plongée depuis Descartes. La pensée est située dans un espace, voilà ce qui lui donne sa force et son sens ; une pensée non-située serait une pensée de surface, qui n’a plus de prise sur le monde et sur la réalité. Mais comment retenir ces idées à l’époque du virtuel ? Les TIC mettraient-elles en crise ces notions ? Devant un ordinateur notre corps semble être projeté au loin, perdre sa place : comme nous le démontrent certains films de science fiction, l’ordinateur peut nous donner l’accès à des mondes virtuels pendant que notre corps reste comme endormi devant l’écran. « Où sont nos corps réels ? — demande un personnage d’eXistenZ de David Cronenberg — Et s’ils ont faim, s’ils sont en danger ? »

Voilà que nous arrivons à nous interroger quant à l’intérêt du mot « virtuel » dans ce nouveau domaine. Un brouillard d’idées nous absorbe. Fictif, artificiel, imaginaire, trompeur, faux, immatériel, irréel, impalpable, intouchable, invisible, mystérieux... le mot virtuel nous plonge dans un monde bouleversant entre réalité et science-fiction. Jaron Lanier l’utilise pour la première fois en 1985 pour parler des expériences sensorielles reproduites à l’aide de l’ordinateur, dès lors le mot acquiert un succès surprenant dans le domaine des TIC et des sciences. Son emploi est tellement répandu qu’il devient synonyme de numérique. Et encore : quand il est appliqué à des domaines comme celui du cinéma — on entend de plus en plus parler d’images virtuelles en référence au septième art — même le sens de « numérique » semble trop restrictif. L’emploi du mot pour les jeux vidéo l’a rapproché du mot « fictif » et par ce biais de l’immatériel, du faux, de l’imaginaire. Il est impossible d’arrêter une signification précise. En outre on peut s’étonner de la distance entre la valeur sémantique du mot en philosophie — quelque chose qui a affaire au possible — et ses acceptions dans le champs des TIC : apparemment il ne s’agit plus du même concept, ou mieux, il n’y a aucun rapport entre les deux notions qui ne seraient, comme par hasard, qu’homonymes.

Nous continuons à nous perdre mais cette première observation du panorama nous permet de repérer les problèmes liés au concept de virtuel ; un début pour notre parcours d’orientation. Essayons de mettre un peu d’ordre en donnant quelques éléments supplémentaires. Nous avons constaté qu’il y a deux domaines d’application du mot virtuel : le domaine purement philosophique et le domaine des TIC. Mais il faut ajouter une seconde différenciation : il y a aussi deux significations différentes du mot, ce qui augmente la complexité des usages. C’est l’étendue des valeurs sémantiques du terme dans chacun de deux domaines qui nous pousse à supposer l’existence de plusieurs significations séparées. Cette supposition peut se confirmer par la simple analyse de quelques dictionnaires.

Commençons par la définition donnée par la quatrième édition du dictionnaire de l’Académie Française en 1762 : « Terme didactique. Qui est seulement en puissance. On l’oppose à Actuel. Chaleur virtuelle. Intention virtuelle. »

Cette définition rapporte évidemment à la signification du dunaton d’Aristote ; virtuel est simplement synonyme de potentiel. Un siècle avant, plus précis est le dictionnaire de Furetière qui relie le mot à cette signification en essayant de préciser sa valeur sémantique pour le différencier de potentiel :

« Qui a la force, la vertu d’agir. Il se dit plus particulièrement de ce qui agit par une cause secrète et obscure. Il est opposé à actuel. »

On reviendra sur ces définitions. Pour l’instant il nous suffit de remarquer qu’on relie le mot au dunaton d’Aristote et limite la signification du terme au domaine de la réflexion sur le concept de possible et potentiel.

Les choses changent dans l’édition la plus récente du dictionnaire de l’Académie, la huitième de 1932-35 : « Qui est seulement en puissance et sans effet actuel. Chaleur virtuelle. Intention virtuelle. En termes d’Optique, foyer virtuel, lieu où les rayons lumineux divergents réfléchis par un miroir, prolongés idéalement, viendraient converger en arrière du miroir. Image virtuelle, Image que l’œil voit comme si elle était formée en ce lieu. »

À la première définition s’en ajoute une seconde, plus directement liée au concept de possible et de potentiel, et se réfère à un domaine d’usage différent : la physique. C’est cette définition qui pousse le concept de virtuel vers l’idée de fictif.

On peut donc constater l’existence de deux significations principales du mot : une philosophique liée à l’idée de possible et une physique née plus tard. Nous verrons ensuite que cette deuxième signification doit encore être divisée en deux : nous devrons par conséquent prendre en compte trois significations différentes.

Or, on pourrait imaginer que ces trois significations soient liées et que la deuxième et la troisième dérivent d’une manière ou d’une autre de la première. Mais ce rapport est loin d’être clair. On pourrait encore supposer que la signification philosophique soit employée seulement dans le domaine philosophique et la physique seulement dans le domaine des TIC. Mais dans ce cas aussi la situation n’est pas si évidente.

On se retrouve alors avec plusieurs significations et deux domaines d’applications. Au cours de cet ouvrage, nous devrons donc nous interroger :

1. Sur le sens de chacune des significations

2. Sur leur rapport

3. Sur l’usage de chaque signification dans les deux domaines d’emploi

Le but de cette analyse sera de comprendre si l’on peut parler d’une seule signification de virtuel de laquelle dérivent les ultérieurs glissements sémantiques ou si, simplement, il faut accepter l’hétérogénéité du mot et le corréler à plusieurs concepts différents.

Pour reprendre la métaphore du marin, il est finalement nécessaire de donner une carte sur laquelle notre route se basera : le plan de cet ouvrage. Le livre se structurera autour de trois thèses fondamentales qui seront démontrées et argumentées respectivement dans le premier, deuxième et troisième chapitre de l’ouvrage.

La première thèse définit le virtuel comme la force dynamique qui détermine le mouvement du réel et caractérise ce dernier en tant que flux. L’analyse du carreau conceptuel formé par les notions de réel, virtuel, possible et actuel amènera à comprendre que le réel est virtuel et que le possible et l’actuel ne sont que des abstractions, des après-coups de la dynamique du réel.

Mais cette affirmation ne rend pas compte du ressenti commun autour du virtuel. Quand on emploie le terme en relation aux nouvelles technologies, virtuel semble dénoter quelque chose de fictif, d’imaginaire, donc en opposition à la réalité.

Dans le deuxième chapitre je développerai la deuxième thèse : la relation entre virtuel et fiction dérive d’un emploi du concept en physique et en science-fiction.

La science a toujours voulu considérer la réalité comme immobile pour mieux l’étudier. Elle a fait abstraction du mouvement. Ainsi a-t-elle pensé la réalité comme actuelle et le virtuel comme fictif. Mais, de cette manière, la science perd le rapport avec le réel qui est, lui, en mouvement et donc virtuel.

Je prendrai en compte l’emploi du mot virtuel en physique et analyserai ensuite sa signification en relation avec les différents aspects des nouvelles technologies, de la réalité virtuelle à Internet. Je démontrerai que le numérique, bien qu’ayant des aspects virtuels, ne s’y réduit pas. Tout comme le virtuel ne se réduit pas au numérique.

Une fois les divers usages clarifiés, une question s’impose de façon urgente : quels sont les enjeux politiques du virtuel ? La troisième thèse du livre est que le mouvement et le flux déterminés par le virtuel impliquent un contrecoup immobilisant ce mouvement : le virtuel est flux et cristallisation de ce flux, donc liberté et contrôle. C’est sur la base de cette structure théorique que j’analyserai les enjeux politiques liés aux nouvelles technologies.

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