5.1 Survol

Nous avons à présent achevé notre traversée du virtuel. Comme les marins des grandes explorations, nous devons désormais nous extraire de notre parcours et prendre de la hauteur pour en tracer une cartographie. Je regarderai donc notre chemin pour en identifier les acquis. La carte est nécessaire pour toutes navigations même si le marin sait qu’elle ne peut lui suffire.

Toute les significations du virtuel dérivent — de près ou de loin — du dunaton d’Aristote : le virtuel est une force qui détermine la production de quelque chose de nouveau. Mais le concept aristotélicien posait un certain nombre de problèmes : des apories liées à la confusion théorique déterminée par le rapport complexe et parfois confus entre possible et réel. D’après mon analyse, les problèmes venaient d’une conception particulière du réel qui revient systématiquement dans l’histoire de la pensée : le réel serait ce qui nous entoure abstraction faite du mouvement. Cette idée, dont les portes-drapeaux ont sans aucun doute été les Éléates — Parménide et Zénon entre autres — a même hanté la pensée de ceux qui, comme Aristote, essayaient de s’en échapper. Et cela pour une raison très simple : notre science, et en définitive notre langage, n’arrivent pas aisément à penser le mouvement et préfèrent donc en faire abstraction, pensant la réalité comme une série d’arrêts sur image juxtaposés.

Si on définit ainsi la réalité, on se retrouve toujours face à une opposition entre deux instants et il est impossible de saisir le passage de l’un à l’autre. D’une part l’avant, de l’autre l’après. D’une part la maison dans la tête de l’architecte, de l’autre la maison construite. D’une part la possibilité d’une bataille navale, de l’autre la bataille elle-même. Quoiqu’on fasse cette structure reste aporétique. Platon s’en rendait compte dans le Parménide quand il discutait de l’impossibilité de passer de l’immobilité au mouvement. Zénon dérivait ses paradoxes de cette conception du réel. Si le réel est une série d’instants immobiles juxtaposés, il est difficile de comprendre le passage du possible au réel, mais aussi celui du virtuel à l’actuel. Entre l’avant et l’après se forme un abîme si profond qu’il fait éclater toute structure conceptuelle essayant de penser ce passage.

Pour résoudre cette aporie il faut donc penser différemment la réalité, en penser le mouvement comme élément essentiel dont on ne peut faire abstraction. Le réel est mouvement. Dans ce sens, si le virtuel est la force qui détermine le passage d’un avant à un après, le réel est virtuel. C’est l’avant et l’après qui sont des abstractions du réel : le réel moins son mouvement donne lieu à l’avant du possible et à l’après de l’actuel.

Ce raisonnement nous a conduit à une définition du virtuel en tant que force dynamique déterminant le mouvement du réel. Mais, comme je le disais, la conception du réel en tant qu’instant immobile revient tout au long de l’histoire de la pensée et détermine les différents glissements sémantiques du mot virtuel. Le virtuel dans le sens physique se définit donc à nouveau en opposition à la réalité et semble être quelque chose de fictif, d’imaginaire ou même d’inexistant. Cette duplicité se répercute toujours sur la notion de virtuel et détermine finalement son ambiguïté politique : le virtuel comme ouverture dynamique et le virtuel comme clôture du pouvoir.

La thèse que je veux soutenir dans cette conclusion est que cette ambivalence du concept de réel, loin d’être due à une simple mauvaise interprétation, est nécessaire et constitutive de notre pensée. Pour naviguer nous avons besoin de l’immobilité fiable de la carte et du mouvement continu de la route que nous parcourons.

5.2 L’idée commune de virtuel

En effet, j’ai essayé dans ces pages de mettre en avant une idée du virtuel assez lointaine de celle qui habite notre imaginaire collectif. J’ai choisi une voie complexe en essayant de dédire le dit. On ne peut pas nier que, selon l’idée la plus courante, le virtuel est quelque chose de fictif, qui s’oppose à la réalité. Le virtuel est immatériel, faux. Si l’on ne prenait pas en compte cette idée, on perdrait — je crois — une caractéristique fondamentale de notre concept : son ambigüité constitutive justement. La notion de virtuel est intéressante parce qu’elle met en jeu deux conceptions opposées de la réalité.

D’une part, on a la réalité d’un point de vue ontologique et de l’autre la réalité d’un point de vue gnoséologique : la réalité telle qu’elle est et la réalité telle que nous la comprenons, ou mieux, telle que nous pouvons la comprendre. En effet, la réalité excède notre langage pour la simple raison que notre langage est discret et que la réalité est continue. Notre pensée est basée sur l’attribution d’étiquettes figées sur ce qui nous entoure. Pour parler, mais aussi pour penser, nous avons besoin d’appeler « table » une table et nous avons besoin de savoir que cette table va rester une table tout au long de notre discours et de notre pensée. Notre langage est ce qui nous permet d’avoir une prise sur la réalité. D’où l’idée qu’une réalité qui ne bouge pas est une réalité concrète : pas tant parce qu’elle est concrète mais parce que nous pouvons la saisir, la toucher, l’attraper.

Mais d’un autre côté notre table n’est pas immobile : elle est en mouvement et change malgré nous pendant que nous l’appelons « table ». Or, ce changement, souvent insignifiant, nous gène. Il rend la réalité insaisissable et glissante. En mouvement, elle est moins concrète ; et ici aussi, pas tant parce qu’elle est moins concrète, mais parce que nous n’arrivons pas à la saisir, elle nous glisse entre les mains.

À partir de ce raisonnement, on comprend facilement que le virtuel, en tant que dynamisme du réel, est aussi pensé comme immatériel, fictif, non-concret. Mais l’on comprend aussi la nécessité de cette idée : sans, nous ne pourrions pas penser la réalité et donc le virtuel non plus. La condition de pensabilité du virtuel est qu’il ne soit pas réel, puisque notre pensée ne pourrait pas le saisir s’il l’était.

Et voici dévoilé le paradoxe fondamental du virtuel qui détermine son ambiguïté. Mais ce paradoxe hante également cet ouvrage qui dit le contraire de ce qu’il fait : d’une part en essayant de montrer la dynamique du réel et de l’autre en le figeant avec une pensée systématique.

5.3 Virtuel ou numérique

C’est à partir de ce paradoxe que nous devons répondre à une autre question restée ici ouverte : celle du rapport entre virtuel et numérique.

S’il ne faut pas confondre le virtuel avec le numérique, il est vrai que l’on peut considérer le numérique comme une manifestation du virtuel. Le numérique est en effet une des caractéristiques des nouvelles technologies — pas la seule — qui détermine une ambiguïté entre dynamisme et cristallisation. Le numérique est ce qui permet le mouvement des nouvelles technologies, ce qui garantit leur dynamisme. Mais, en même temps, le mouvement du numérique est discret et donc gérable. Le numérique est virtuel parce qu’il ouvre au mouvement et rend possible sa gestion.

Dans la querelle sur la qualité du numérique et de l’analogique, on peut sans doute retrouver la structure de l’opposition entre une réalité en mouvement continu et une réalité cristallisée en une série d’instants figés. L’analogique suit le mouvement continu du réel et est ainsi, en principe, plus fidèle au réel. Mais cette fidélité est inutile puisque trop difficile à gérer : on ne saisit pas facilement l’analogique, il a tendance à nous échapper — preuve en est la difficulté de reproduction de l’analogique. Le continu est difficile, voire impossible, à décrire. D’où l’intérêt d’un échantillonnage qui permette de ramener le mouvement à une série d’immobilités. La courbe continue de l’analogique est transformée en une série de chiffres discrets : des 0 et des 1, faciles à décrire, à transmettre, à reproduire.

L’échantillonnage est bien sûr une abstraction de la réalité : la réalité moins le mouvement. Mais la caractéristique merveilleuse de l’échantillonnage est de pouvoir donner l’illusion du mouvement. Le numérique est la gestion du mouvement car c’est le fait de ramener le continu au discret. Dans ce sens, le numérique est le virtuel comme capacité de résister au mouvement.

5.4 Rupture ou continuité

Reste une question fondamentale : celle du rapport entre l’emploi philosophique du concept de virtuel, son emploi technique en général et son emploi dans le domaine particulier des nouvelles technologies. Y-a-t-il un lien entre ses emplois ou s’agit-il de significations totalement différentes ? Cette question en cache une autre beaucoup plus importante d’un point de vue théorique : les nouvelles technologies représentent-elles une rupture ou une continuité dans la façon qu’a l’homme d’habiter le monde ?

Il faut avouer que tout parti pris sur cette question finit par être idéologique. Ce n’est pas tellement l’observation des faits qui détermine en ce cas la théorie mais plutôt le contraire. Nous avons la possibilité de choisir entre ces deux alternatives et de justifier notre choix. Pour ma part, j’ai tendance à croire que la théorie de la rupture cache souvent un échec de la compréhension : quand nous ne sommes pas en mesure de comprendre le mouvement du réel, nous assumons une rupture, un passage abrupte d’un moment à un autre. Je suis donc plutôt partisan d’une interprétation qui essaye de prendre en compte les nouvelles technologies comme un phénomène inséré dans une tendance générale. Ce qui ne veut pas dire que je renonce à en penser l’originalité et même la nouveauté absolue.

Et la tendance fondamentale que je crois pouvoir retrouver du dunaton d’Aristote au virtuel de la réalité virtuelle est un rapport tout à fait particulier de l’Homme avec le mouvement. Le concept de virtuel sert à concevoir et à décrire ce rapport dans sa complexité et sa contradiction ; les nouvelles technologies s’insèrent dans un parcours que l’Homme développe dans sa quête de la gestion technique du mouvement.

Je m’explique et pose une thèse de fond : l’homme est un animal technique dans le sens où il est le seul animal qui a besoin de fragmenter le mouvement continu du réel pour le comprendre. Ce besoin est thématisé dès l’aube de la philosophie et est au centre, par exemple, des paradoxes de Zénon et des différends d’Aristote avec les Éléates et les Mégariques. Ce besoin explique l’incroyable fascination qu’exerce sur l’Homme le mouvement technique, à savoir le mouvement produit et géré par une machine — et donc par l’Homme lui-même. Et le virtuel est le concept qui mêle le mouvement continu du réel au mouvement discret et gérable de la technique.

Dans cette tentative pour retrouver une continuité, je crois pouvoir affirmer qu’il est possible de trouver un fil rouge reliant les innovations technologiques de ces derniers siècles : l’invention du train avec l’invention du cinéma et finalement celle d’Internet. Le train est l’ancêtre d’Internet.

J’essaie d’expliquer les bases de cette provocante affirmation. Pour commencer, on peut constater notre fascination pour le train en mouvement. Cette machine est dotée d’un charme inexplicable qui capte notre regard. Nous sommes plus captivés par un train qui entre en gare que par un animal qui court. Cette fascination est identique à celle qui nous tient captifs devant un écran de cinéma comme d’ordinateur.

Mais qu’y a-t-il de fascinant dans le train comme dans l’écran ? C’est le fait qu’on est face à un mouvement technique, que nous pouvons gérer. Quand on regarde par la fenêtre d’un train en mouvement, on voit un paysage « défiler ». C’est un paysage naturel qui bouge, tout comme la nature en général bouge. Mais, en réalité, ce mouvement ne dépend pas du paysage mais du train. C’est la machine qui produit le mouvement. Voilà pourquoi le cinéma est le fils du train. La fenêtre du train est comme un écran de cinéma : un écran dans lequel on voit du mouvement mais dont le mouvement dépend du projecteur. Une évolution par rapport au train : le mouvement est entièrement géré par la machine puisque sur l’écran il n’y a que des images immobiles. Vingt-quatre photogrammes par seconde qui donnent l’illusion du mouvement. Le mouvement du cinéma est totalement géré par la machine et il est discret : il nous enchante parce qu’il nous fait ressentir le pouvoir que nous sommes parvenus à avoir sur le monde. L’invention du cinéma est le moment où l’Homme croit avoir saisi le secret du mouvement : le virtuel est le mouvement du réel et aussi la capacité d’arrêter ce mouvement. L’arrêt sur image est en effet une possibilité constitutive et structurante du cinéma. Les études sur le mouvement des chevaux sont indéniablement à l’origine du cinéma. On fait du cinéma parce qu’il nous permet d’avoir finalement prise sur le flux du réel en rendant le continu discret tout en donnant l’illusion du continu.

On retrouve ici toutes les structures que j’ai analysées dans ce livre : l’ambiguïté politique du virtuel est la même que l’on retrouve dans le cinéma. Internet en tant que flux numérique d’informations est donc le perfectionnement du train et exprime la volonté de l’homme de fragmenter le mouvement pour contrôler et gérer le réel.

5.5 Cartographie ou geste ? 

Penser le virtuel signifie donc penser l’ambiguïté entre une réalité comme flux continu et une réalité que l’on a privée de son mouvement pour pouvoir la gérer.

Le paradoxe est que — pour s’orienter dans le virtuel — il a fallu revenir à l’immobilité du concept. J’ai expliqué que le virtuel est la navigation en train de se faire et la réalité ce moment même où l’on navigue. Et pourtant, dans ces pages j’ai tracé une cartographie, immobile, figée.

Dans ce sens, ce livre porte en lui toute l’ambiguïté de son objet. Une ambiguïté dont le sens est avant tout politique puisqu’il y va avant tout du pouvoir. Le virtuel en tant que principe d’ouverture et de mouvement continu est un geste libre mais qui ne peut être thématisé et donc compris. La liberté finit ainsi par être ramenée au contrôle de la cartographie. Ce livre est en même temps la navigation et la carte. Il est navigation dans le moment où il se fait, dans le geste de son écriture. Nous nous sommes orientés dans le virtuel au fur et à mesure que nous avons avancé dans cette mer.

Maintenant le parcours est fini, la navigation terminée et notre chemin n’est plus de l’ordre d’un geste, mais d’une trace cristallisée, immobile. Ce livre devient donc une carte qui sert à gérer le réel, à exercer un pouvoir.

Est-ce que cela signifie la fin inéluctable de la liberté ? Est-ce l’aspect de renfermement et de cristallisation qui l’emporte toujours sur l’ouverture du geste ? Non, s’il y a encore moyen d’entreprendre de nouvelles navigations. Le chemin parcouru ne doit pas servir à figer, dans des théories immobiles, les expériences faites, mais à orienter de nouveaux parcours.

Je veux donc conclure ce livre en montrant ce vers quoi il ouvre, à savoir les prochaines recherches vers lesquelles il pousse son auteur. Il y a en effet plusieurs thématiques dont l’importance s’est imposée dans mon argumentation mais dont je n’ai pu ici développer l’analyse.

En premier lieu, j’ai montré dans le chapitre dédié à la politique que la résistance aux formes de contrôle caractérisant les nouvelles technologies doit se baser sur le renouvellement des pratiques. Or, il est évident que pour inventer de nouveaux usages et aussi, si possible, de nouveaux dispositifs, il faut une compétence particulière qui n’est pas donnée à tous. Cela pose la question du sens et de la valeur des pratiques des hackers et surtout leur rapport avec les usages du grand public. Une étude sur ce sujet pourrait permettre de concrétiser mon analyse encore trop théorique sur les implications politiques du concept de virtuel.

Le deuxième point concerne l’analyse du virtuel en rapport à la science-fiction et en particulier au cinéma. Il est indéniable que le cinéma a eu un rôle fondamental dans la construction du concept de virtuel dans l’imaginaire collectif. L’analyse proposée n’est qu’une ébauche : un travail beaucoup plus exhaustif serait à envisager qui puisse démontrer les pistes d’interprétation uniquement suggérées dans cet ouvrage.

En troisième lieu, il faudrait également prendre en compte une implication de l’ambiguïté du virtuel dont l’importance est flagrante et fonde peut-être l’intérêt même de notre concept : la question de l’identité. Le mouvement continu du réel mine la possibilité d’un principe d’identité diachronique : qui garantit la tenue des essences dans la ligne ingérable du temps ? La discrétisation du mouvement essaie de récupérer la diachronie de l’identité mais les ruptures qu’elle présuppose dans la ligne du temps ont tendance à créer l’effet opposé. Entre ce que je suis « avant » et ce que je suis « après », il n’y a aucun rapport. Voilà pourquoi une recherche sur l’identité s’avère indispensable.

La dernière thématique dont l’analyse n’a été qu’ébauchée dans ce livre est celle du rapport entre la philosophie comme geste et la philosophie comme cartographie. C’est le sujet de cette conclusion qui ouvre à une interrogation beaucoup plus vaste autour du sens même de la philosophie et de son rapport ambigu avec l’ouverture impliquée par le mouvement. C’est ce qui nous renvoie à ce que j’ai ailleurs appelé une « métaontologie du virtuel » : une philosophie qui accepte véritablement une multiplicité originaire et se place dans l’interstice du mouvement pour échapper à tout systématisme.

Telle est ma tentative pour éviter la clôture du discours. Pour se libérer, il faut rester dans le geste, continuer la navigation, utiliser des amers bien sûr... mais les laisser à l’extérieur, les regarder depuis la mer. Pour que la philosophie ne soit pas une photographie figée du mouvement du réel, il faut qu’elle appelle de nouveaux parcours. Pour se libérer de la cristallisation opérée par le pouvoir, on ne peut que rester dans le geste renouvelé de la philosophie.

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